Bouffées vasomotrices et qualité de vie liée à la santé : vers une approche clinique séquentielle

Les bouffées de chaleur figurent parmi les symptômes les plus fréquents de la transition ménopausique formant avec les sueurs nocturnes et la sécheresse vulvo-vaginale le syndrome climatérique.
Les bouffées vasomotrices BVM de la période ménopausique peuvent être d’intensité et de durée extrêmement variables d’une femme à l’autre.
On estime qu’environ 75 % des femmes en Europe souffrent de bouffées vasomotrices avec une altération de la qualité de vie pour au moins 25 % d’entre elles.
Au cours des dernières décennies, les chercheurs ont commencé à s’intéresser à la fréquence et à l’intensité des bouffées de chaleur, ainsi qu’à leur persistance dans le temps et à la gêne occasionnée en tant que déterminant de santé (1).
En effet, longtemps considérées comme bénignes et passagères, de plus en plus de données suggèrent que des bouffées de chaleur fréquentes ou intenses pourraient être des signaux de dysrégulations neurovasculaires et immuno-métaboliques plus graves, liées au vieillissement reproductif.
Par ailleurs, l’étude d’impact de l’intensité des bouffées de chaleur sur la qualité de vie liée à la santé soulève l’hypothèse selon laquelle ces dernières pourraient être un marqueur clinique du vieillissement systémique (2).
Les recherches les plus récentes soulignent la nécessité d’une évaluation systématique et d’une prise en charge ciblée des symptômes vasomoteurs dans les soins courants en termes de qualité de vie mais également de bon vieillissement chez la femme.
Dans cette optique, je vous propose une lecture scientifique des bouffées vasomotrices ménopausiques fondée sur une approche clinique séquentielle par palier étiologique, à savoir :
La conservation de l’homéostasie mitochondriale,
La régulation neuroendocrine et centrale du mécanisme hypothalamique des bouffées de chaleur,
Le repérage des influences périphériques.
L’objectif de cette synthèse est de proposer une approche méthodique et personnalisée, fondée sur un panel optionnel de supplémentations complémentaires des prescriptions médicales.
SOMMAIRE
Régulation œstrogénique de la fonction mitochondriale et conséquences
Restaurer l’intégrité mitochondriale, une priorité en cas de bouffées vasomotrices
Dérégulations neuroendocrines et impact sur la zone de neutralité thermique durant la transition ménopausique
Voies de signalisation des neuropeptides hypothalamiques en cause
THM et alternatives de neuromodulation des bouffées vasomotrices
Influences périphériques corollaires et amplificatrices
POINTS À RETENIR
Introduction
Les symptômes vasomoteurs ou bouffées vasomotrices BVM se manifestent par des sensations de chaleur épisodiques au niveau du visage et de la poitrine, souvent suivies de sueurs.
Cette sensation dure de 2 à 4 minutes et peut s'accompagner de palpitations, d'anxiété, d'irritabilité et de sueurs nocturnes.
La fréquence des bouffées de chaleur varie d'une crise occasionnelle par semaine ou par jour à au moins une par heure (3).
La prévalence des bouffées de chaleur varie selon la situation géographique, avec une fréquence plus élevée chez les femmes turques (97 %), suivies des australiennes (83 %), des européennes (76,5 %) et des nord-américaines (58,8 %), puis celles d’Amérique du Sud (47 %) et d’Asie (45 % avec des ménopauses plus précoces chez ces dernières).
La durée moyenne des bouffées vasomotrices varie également d’une méta-analyse à l’autre : de 4 ans à une durée médiane de 7,4 ans (4).
Environ 25 % des femmes continuent de souffrir de bouffées vasomotrices :
5 ans, après la ménopause,
Un tiers, 10 ans après
8 %, 20 ans après.
Les bouffées de chaleur constituent un facteur négatif pour la qualité de vie pendant et après la ménopause.
L'étude SWAN (Study of Women's Health Across the Nation) et d'autres études ont montré que les bouffées de chaleur diurnes et nocturnes étaient fortement associées à une diminution de la qualité de vie liée à la santé, notamment des troubles du sommeil, de l'anxiété, de la dépression et une baisse des fonctions cognitives (5).
Facteurs associés à l’augmentation de l’intensité des bouffées vasomotrices
La répartition de l'intensité des bouffées de chaleur a été étudiée et révèle globalement (6) :
Une persistance tout au long des stades de la transition ménopausique,
L’observation d’un pic en fin de transition ménopausique,
Une diminution après la deuxième année post-ménopausique.
Les analyses individuelles ont révélé une association entre l'intensité des bouffées de chaleur et :
L'âge,
Le stade avancé de la transition ménopausique ou le début de la post-ménopause,
Un début plus précoce du stade avancé de la transition ménopausique,
Un niveau d'anxiété plus élevé (partage de voies pathogéniques communes notamment sur le plan mitochondrial).
Parmi les différents facteurs associés à une augmentation de l'incidence des bouffées vasomotrices, une association constante a été observée avec (7) :
L'origine ethnique africaine,
Un faible statut socio-économique,
La présence d'un syndrome prémenstruel,
Le tabagisme
La sédentarité
L'obésité.
Récemment, le rôle des facteurs génétiques dans l'apparition des bouffées vasomotrices a été mis en évidence. Des polymorphismes nucléotidiques (SNP) situés dans les régions introniques du gène du récepteur 3 de la tachykinine, codant pour le récepteur du neuropeptide neurokinine B (NK3R) semblent significativement associés aux symptômes vasomoteurs de la ménopause.
Enfin, d’après des modèles incluant uniquement les facteurs endocriniens, l'intensité des bouffées de chaleur était significativement associée à :
Des taux de FSH plus élevés,
Des taux d'œstrone plus faibles.
Il est à noter, qu’en dépit de l’association entre taux d'hormones stéroïdiennes sexuelles (oestrogènes mais également androgènes) et bouffées de chaleur, leur lien avec ces symptômes est relativement modéré.
Il n'existe aucune corrélation entre les taux sériques d'œstrogènes et la fréquence et la gravité des bouffées de chaleur. De plus, ces bouffées cessent progressivement après la ménopause, lorsque les taux d'œstrogènes continuent de diminuer.
Ainsi, la vitesse de diminution des taux d'œstrogènes, plutôt que leur diminution proprement dite, pourrait être plus importante dans l'apparition des bouffées de chaleur.
L’intensité des bouffées vasomotrices ménopausiques semble corrélée à la baisse oestrogénique de façon indirecte et proportionnelle au manque de mécanismes compensatoires.
Ce nouvel angle d’étude des bouffées de chaleur ouvre des perspectives d’approche clinique ciblée et séquentielle.
Altérations de l’homéostasie et de la bioénergétique mitochondriale liées à la ménopause
L'homéostasie mitochondriale joue un rôle clé non seulement dans la physiopathologie des symptômes vasomoteurs mais également dans les troubles de l’humeur liés à la période ménopausique (tels que la dépression, l'anxiété et le déclin cognitif) (8).
Des perturbations de la biogenèse mitochondriale, de la mitophagie et de la régulation du calcium contribuent à la dérégulation neuroendocrine centrale.
La chute brutale d’oestrogènes compromet particulièrement la capacité bioénergétique neuronale et l'homéostasie redox, contribuant à un dysfonctionnement synaptique et à des processus neuro-inflammatoires.
Une compréhension plus approfondie des mécanismes moléculaires du dysfonctionnement mitochondrial dans les troubles liés à la ménopause ouvre la voie à des stratégies thérapeutiques potentielles ciblant les mitochondries.
Régulation œstrogénique de la fonction mitochondriale et conséquences
L'oestradiol E2 interagit avec les récepteurs ERα et ERβ pour réguler la fonction mitochondriale par des voies génomiques et non génomiques.
Sur le plan génomique, l'E2 induit l'expression de TFAM (Mitochondrial transcription factor A) et d'enzymes antioxydantes (SOD2, GPx et catalase), améliorant ainsi la phosphorylation oxydative et l'équilibre redox.
Sur le plan non génomique, l'E2 stabilise la dynamique mitochondriale (augmentation de Mfn1/2 et OPA1, diminution de Drp1) et favorise la mitophagie via la voie de signalisation ERβ-FUNDC1.
Avec la diminution du taux d’E2, plusieurs strates du fonctionnement mitochondrial sont susceptibles d’accuser des changements et perte d’activité notamment :
Une sous-régulation de de l'axe transcriptionnel ERβ-PGC-1α-NRF1, entraînant une diminution de l'expression des sous-unités de la phosphorylation oxydative (OXPHOS), une baisse du potentiel de membrane mitochondrial (ΔΨm) et une altération du couplage entre l'oxydation des substrats et la synthèse d'ATP.
Des études cliniques indiquent que les femmes ménopausées présentent une réduction d'environ 30 % de l'efficacité de la production d'ATP, directement associée à une diminution de l'efficacité de la phosphorylation oxydative (OXPHOS) notamment de l'activité du complexe IV mitochondrial.
La carence en œstradiol E2 durant la périménopause est un facteur majeur d'altération de la bioénergétique mitochondriale, la chaîne respiratoire mitochondriale étant une cible privilégiée.
Un ralentissement du débit du cycle de Krebs (inhibition de la désacétylation, médiée par la sirtuine 1, d'enzymes métaboliques clés et de la production de NADH).
Une perturbation de l'absorption mitochondriale de Ca²⁺ (le Ca²⁺mitochondrial est essentiel à l'activation des déshydrogénases clés du cycle de Krebs, qui facilitent la production de NADH et de FADH₂).
De plus, une dérégulation de l’homéostasie calcique mitochondrial contribue à une neurotransmission inefficace caractérisée par un déséquilibre excitation/inhibition (concentrations extracellulaires de glutamate et diminution du tonus GABAergique).
De tels déséquilibres compromettent la plasticité synaptique et renforcent la dérégulation neuroendocrine centrale.
Une altération de l'oxydation des acides gras (diminution de l'expression de la carnitine palmitoyltransférase I, enzyme clé responsable de l'absorption mitochondriale des acides gras et de la β-oxydation).
Une altération de l'utilisation du pyruvate et son entrée dans les mitochondries (augmentation de la phosphorylation de la PDH inhibant son activité).
Ces effets combinés se traduisent par une réduction de l'absorption du glucose et une diminution de la production de lactate, reflétant une forte inhibition de la capacité d'oxydation du glucose.
Des études révèlent une diminution concomitante du taux métabolique cérébral de consommation de glucose chez les femmes en périménopause renforcée par les troubles périphériques de régulation de ce dernier (voir influences périphériques).
Plusieurs auteurs avancent l'hypothèse que les bouffées de chaleur seraient un indicateur de déficits transitoires en glucose dans le système nerveux central, secondaires à une diminution de l'expression des transporteurs de glucose GLUT1 et GLUT4 dans le cerveau, et GLUT3 et GLUT4 dans les tissus périphériques (9).
La diminution des taux d'oestrogènes pendant la ménopause est probablement associée à un déficit de disponibilité en glucose, ce qui entraîne une dérégulation de l'homéostasie énergétique avec augmentation de l’utilisation compensatoires des lactates et corps cétoniques.
Une perturbation des systèmes de défense antioxydants mitochondriaux avec un stress oxydatif accru et un cercle vicieux de dysfonctionnement mitochondrial et de déséquilibre de la dynamique mitochondriale.



