Arthrose : la face cachée du syndrome métabolique

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Remise en question des options thérapeutiques de l'arthrose


En France, le nombre de personnes atteintes d'arthrose est estimé à environ 10 millions soit près de 16 % de la population.


Avec une augmentation de 48 % de 1990 à 2019, les autorités sanitaires estiment qu'en 2050 près de 600 millions de personnes seront atteintes d’arthrose à travers le monde (1).


En 2019, les arthroses de la hanche et du genou se classaient au 12e rang mondial des facteurs ayant contribué le plus aux années vécues avec un handicap, soit une augmentation de plus de 30 % depuis 20 ans.


Malgré l’impact médical y compris sur les comorbidités (maladies cardiovasculaires, santé mentale), et économique, l’arthrose reste la « laissée-pour-compte » des maladies non transmissibles et rhumatologiques chroniques :

  • Absence de plan stratégique au niveau mondial,

  • Bilan mitigé en termes de traitements médicamenteux,

  • Désintérêt parfois pour le sujet au sens littéral et figuré,


Les acteurs de la santé auraient-ils fait le tour de la question sur l’arthrose ?

Et l’arthrose est-elle bien cette dégénérescence non inflammatoire du cartilage, inéluctablement liée au vieillissement, comme on nous l'enseignait il y a une pincée de décennies en arrière ?


Heureusement, d’énormes progrès ont été réalisés durant la dernière décennie sur l'identification des facteurs de risque et des personnes à risque de progression de la maladie, ainsi que sur la compréhension de la pathogenèse de la maladie.


Exit donc l’arthrose, parlons désormais des arthroses classées en sous-types selon le facteur prédominant d’initiation et d’évolution de la pathologie.


Les études épidémiologiques ont en particulier mis en évidence le lien entre le syndrome métabolique et l'arthrose confirmant le rôle des facteurs nutritionnels dans la susceptibilité mais également l’amélioration de l'arthrose.


Je vous propose dans cet article un petit tour d'horizon de l'actualité scientifique sur l'arthrose et une discussion autour des options thérapeutiques.

SOMMAIRE


PATHOGENÈSE DE L'ARTHROSE : COMPRENDRE UNE MALADIE PLURITISSULAIRE INFLAMMATOIRE CHRONIQUE

- Les articulations touchées par l'arthrose

- Les symptômes de l'arthrose

- Les mécanismes physiopathologiques de l'arthrose


DES OPTIONS THÉRAPEUTIQUES LIMITÉES ET LE PLÉBISCITE DES INTERVENTIONS NUTRITIONNELLES

- La saga des options thérapeutiques contre l'arthrose

- Prévention de l'arthrose : importance de la nutrition et de l'activité physique


FACTEURS DE RISQUE ET DE PROGRESSION DE L'ARTHROSE : POURQUOI PARLE-T-ON DE SOUS-TYPES D'ARTHROSE ?

- Arthrose mécanique

- Arthrose génétique et facteurs environnementaux précoces

- Arthrose liée au vieillissement : les pistes hormonales

- Arthrose métabolique : vers des options thérapeutiques plus ciblées


CONCLUSION


PATHOGENÈSE DE L'ARTHROSE : COMPRENDRE UNE MALADIE PLURITISSULAIRE INFLAMMATOIRE CHRONIQUE


Les articulations touchées par l'arthrose


L’arthrose affectent le plus souvent les doigts, le cou, le rachis lombaire, les gros orteils, les hanches et les genoux.


Toutes les autres articulations peuvent être concernées mais l’épaule, le coude, le poignet, la cheville sont plus rarement atteints.


Les symptômes de l’arthrose se développent progressivement et ne touchent au départ qu’une seule articulation, ou un petit nombre d’articulations.


Selon l’INSERM, en France (2) :

  • L’arthrose de la colonne vertébrale (cervicale et lombaire) est la plus fréquente dans la tranche d’âge 65–75 ans (70 à 75% des personnes) mais reste le plus souvent silencieuse.

  • L’arthrose des doigts est la deuxième localisation la plus fréquente (60%) et se traduit par des déformations irréversibles.

  • Les arthroses du genou (gonarthrose) et de la hanche (coxarthrose) concernent respectivement 30% et 10% des personnes de 65 à 75 ans.


Les symptômes de l'arthrose


L’arthrose peut être asymptomatique mais en cas de manifestations, on retrouve la triade :

  • Douleur avec parfois gonflement des articulations,

  • Raideur articulaire au lever ou après une période d’inactivité,

  • Perte fonctionnelle : amplitude de mouvement limitée.


Les mécanismes physiopathologiques de l'arthrose


Dans cette pathologie, il est désormais admis l’observation d’une atteinte plus ou moins graduelle des différents tissus articulaires (3, 4) :


Tissu synovial (membrane et liquide) et inflammation synoviale de bas grade (synovite)


Bien que l’arthrose ait été initialement considérée comme une affection non inflammatoire, elle est généralement associée à une production accrue de :

  • Cytokines pro-inflammatoires (IL-1β, TNFα),

  • Médiateurs lipidiques de l’inflammation (eicosanoïdes de type PGE2, thromboxane TXB2, leucotriènes LTB4)

  • Espèces réactives de l'oxygène (ROS) ainsi que des dérivés de l’oxyde nitrique (NO).

Cette étape synoviale contribue au processus douloureux mais également à la progression de l'arthrose.


Cartilage et dégénérescence


Sous l’effet des cytokines pro-inflammatoires, les synoviocytes et les chondrocytes synthétisent un grand nombre de protéases (métalloprotéases) tandis que la synthèse d’inhibiteurs naturels des protéases diminuent.


Ces protéases utilisent comme substrat le collagène et les protéoglycanes de la matrice extracellulaire.


Malgré la production de facteurs de croissance compensatoires (IGF1, TGFβ), le cartilage n’étant ni innervé, ni vascularisé (ce qui limite ses capacités de régénération et de cicatrisation à l’âge adulte), un déséquilibre s’installe conduisant à l’apoptose des chondrocytes et à la dégénérescence progressive du cartilage associée à une défaillance fonctionnelle permanente de l'articulation.


Os sous-chondral et remaniements


Comme dans toute réponse immunitaire, une tentative de réparation des atteintes tissulaires est néanmoins enclenchée.


Contrairement au cartilage l’os possède des propriétés de cicatrisation importante mais parfois anarchique.


Un remodelage inadapté peut alors entraîner au niveau osseux une nouvelle croissance aux extrémités de l’articulation, produisant des excroissances visibles et palpables : les ostéophytes.


Au final, toutes les parties de l’articulation sont progressivement atteintes de façon variable. Chaque tissu ne pouvant plus remplir sa fonction respective de nutrition du cartilage (par le tissu synovial), d’absorption des chocs (par le cartilage) ou de mobilisation (tendons, ligaments et os).



DES OPTIONS THÉRAPEUTIQUES LIMITÉES ET LE PLÉBISCITE DES INTERVENTIONS NUTRITIONNELLES


La saga des options thérapeutiques contre l'arthrose


Selon le rapport de la commission du Lancet tenue en 2020*, le bilan récent des options thérapeutiques actuellement proposées aux patients atteints d’arthrose, fait état majoritairement d'une balance bénéfices/risques défavorable (5).


* En se basant sur les résultats de méta-analyses, et d'avis de sociétés spécialisées : l'Institut national pour la santé et l'excellence des soins (NICE), l'Académie américaine des chirurgiens orthopédiques (AAOS), la Société internationale d'arthrose (OARSI), la Société européenne pour les aspects cliniques et économiques de l'ostéoporose, de l'arthrose et des maladies musculo-squelettiques (ESCEO) et les directives du College of Rheumatology/Arthritis Foundation) (6).


Options thérapeutiques à visée du soulagement de la douleur


Balance bénéfices / risques défavorable :

  • Le paracétamol : il présente un bénéfice minimal dans l'arthrose et un risque d’hépatotoxicité et déplétion en N-acétyl cystéine et glutathion,

  • Les AINS : l'utilisation à long terme d'AINS oraux peut entraîner des effets indésirables graves : risque cinq fois plus élevé d'ulcères gastroduodénaux et de lésions gastro-intestinales supérieures telles que des saignements pouvant aller jusqu'à la perforation du tractus intestinal, risque d’insuffisance rénale à des doses élevées ou en association des inhibiteurs de l'enzyme de conversion ECA ou des inhibiteurs des récepteurs de l'angiotensine avec des diurétiques, augmentation de la pression artérielle,

  • Les dérivés opioïdes : ils n’ont démontré aucun effet cliniquement significatif sur la douleur arthrosique, et leur risque majeur de dépendance est un vrai problème de santé publique à ce jour,

  • Les injections de corticoïdes, effet et qualité des preuves même à court terme, faible, avec un risque d’infection post-injection,

  • La classe des médicaments contre l'arthrose modificateur de la maladie (DMOAD) avec successivement méthotrexate, hydroxychloroquine, ainsi que les bisphosphonates, le facteur de nécrose tumorale (inhibiteurs du TNF) et les antagonistes des récepteurs de l'IL-1 ne sont plus recommandés en raison de l'échec des essais cliniques dans l'arthrose.


Options thérapeutiques sur le plan chondroprotecteur


Balance bénéfices / risques défavorable :


Après avoir fait les frais des preuves limitées de leur efficacité (déremboursement en mars 2015), la classe thérapeutique des anti-arthrosiques d’action lente AASAL est désormais fortement déconseillée par les directives sur l'arthrose.


Ces recommandations concernent également la glucosamine et le sulfate de chondroïtine en tant que compléments alimentaires.


En mars 2019, dans le cadre de son dispositif de Nutrivigilance, l’Anses a déconseillé ces compléments pour des populations à risques identifiées notamment sur le plan métabolique, à savoir :

  • Les personnes diabétiques ou pré-diabétiques, traitées par anti-vitamine K, ou dont l’alimentation est contrôlée pour le sodium, le potassium ou le calcium,

  • Les personnes asthmatiques, allergiques aux crustacés.


Options thérapeutiques plus favorables :

  • La viscosupplémentation :

Même si, sur la base d’essais contrôlés randomisés de meilleure qualité que les précédents, l’injection d’acide hyaluronique (relativement onéreuse) n’est plus remboursée pas la sécurité sociale depuis 2017, cette option demeure pour certains patients une solution de soulagement temporaire avec peu d'effets secondaires (7).

  • Les nutraceutiques :

Les extraits de Curcuma longa ont fait l’objet ces dernières années de suffisamment de revues systémiques et de méta-analyses pour faire consensus sur les résultats reconnus dans le soulagement de la douleur de l’arthrose.


Néanmoins le caractère hétérogène des études ne permet pas encore de pouvoir formuler des recommandations concluantes pour ce nutraceutique.


Les candidats sélectionnés sont souvent des formes bio-optimisées, concentrées en curcuminoïdes (Turmipure Gold®), ou associés à des phospholipides (BCM-95®) voire à d’autres extraits végétaux (Boswellia serrata, Zingiber officinalis).


Dans la balance des risques, il convient toujours de contre-indiquer le curcuma en cas d’obstructions des voies biliaires et de rappeler ses multiples interactions médicamenteuses (8, 9, 10).


Prévention de l'arthrose : importance de la nutrition et de l'activité physique


Au final, les experts recommandent que le traitement de première intention de l'arthrose, qu'il s'agisse de l'arthrose des genoux, de la hanche ou polyarticulaire, se concentre sur un traitement conservateur en mettant l'accent sur l’activité physique et la nutrition.


La société britannique de diététique BDA, a mis à disposition un guide de recommandations sur les principales sources alimentaires de nutriments utiles aux patients arthrosiques : vitamines A, E, C, K (11, 12).


Selon les auteurs, des suppléments en vitamine D et en omégas 3 sous forme d’huile de poisson (13) ne sont pas recommandés systématiquement mais sont à étudier en fonction des situations individuelles (l’apport supplémentaire de vitamine D, doit être objectivé en fonction du bilan biologique et de l’IMC du fait du risque de séquestration par le tissu adipeux).


À ces éléments standards, la plupart des études soulignent également l’intérêt d’un apport suffisant en magnésium et dérivés soufrés (14).